Au sommaire
  1. Un deuil non fait, c'est quoi exactement
  2. 7 signes que tu portes un deuil qui n'est pas le tien
  3. Les morts qu'une famille ne pleure pas
  4. Pourquoi c'est tombé sur toi
  5. Nommer le mort : un rituel en 5 étapes

Un deuil non fait, c'est une mort que la famille n'a jamais pu pleurer, et qui continue de chercher une place chez les descendants. Quand une perte est tue, cachée ou vécue dans l'urgence, le chagrin ne disparaît pas : il se dépose dans le système familial et ressort une ou deux générations plus tard, chez quelqu'un qui n'a jamais connu le mort. Ce quelqu'un, parfois, c'est toi.

Tu as une tristesse qui monte sans raison. Des dates dans l'année où tu te sens lourde, éteinte, au bord des larmes, sans savoir pourquoi. Une sensation de manque alors que ta vie va bien. Tu as fait des thérapies, tu as cherché dans ton enfance, tu as trouvé des choses, et pourtant ce fond de chagrin reste là, intact, comme s'il ne t'appartenait pas vraiment.

C'est peut-être exactement ça : il ne t'appartient pas. Dans beaucoup de familles, il y a un mort dont on ne dit rien. Un bébé perdu avant terme. Un enfant mort trop petit. Un frère parti à la guerre et jamais revenu. Un oncle dont on murmure qu'il s'est « fait ça » un jour de novembre. On a enterré vite, on a repris le travail, on a dit aux enfants de ne pas poser de questions. Et la génération suivante a hérité d'un chagrin sans nom.

Un deuil non fait, c'est quoi exactement

Faire un deuil, ce n'est pas oublier. C'est pouvoir dire : cette personne a existé, elle est morte, j'ai eu mal, et je continue à vivre. Le deuil a besoin de trois choses pour se faire : que la mort soit reconnue, qu'elle soit nommée, et que quelqu'un ait le droit de pleurer.

Quand l'un des trois manque, le deuil reste ouvert. La mort a eu lieu mais elle n'a jamais été traversée. La famille continue de fonctionner autour d'un trou dont personne ne parle, et ce trou se transmet comme se transmettent les recettes, les prénoms et les façons de se taire à table.

Les psychanalystes Nicolas Abraham et Maria Torok ont donné un nom à ce mécanisme dans L'Écorce et le Noyau (1978). Ils parlent de crypte pour désigner cette zone murée dans le psychisme de celui qui n'a pas pu faire son deuil, et de fantôme pour ce qui passe à l'enfant : non pas le souvenir du mort, mais le secret de son deuil empêché. L'enfant hérite d'un vide, pas d'une histoire. Il porte une émotion dont il n'a jamais eu l'événement.

Un mort qu'on n'a pas pleuré ne disparaît pas. Il change simplement de porteur.

C'est pour ça que ta tristesse te semble injustifiée. Elle l'est, au sens strict : rien dans ta vie ne la justifie. L'événement est ailleurs, deux ou trois générations en arrière, et c'est toi qui en portes la charge émotionnelle.

7 signes que tu portes un deuil qui n'est pas le tien

Aucun de ces signes ne prouve quoi que ce soit tout seul. C'est l'accumulation qui parle, et surtout la sensation d'étrangeté : ça ne colle pas avec ta vie.

Les trois étages du deuil non fait

1. Le mort : celui qui n'a pas eu de place, pas de nom, pas de tombe, pas de mots. 2. L'endeuillé empêché : celui qui aurait dû pleurer et ne l'a pas pu, par urgence, par honte, par survie. 3. Le porteur : toi, qui ressens l'émotion sans avoir accès à l'histoire. Le travail transgénérationnel consiste à rendre chaque étage à son propriétaire.

Les morts qu'une famille ne pleure pas

Ce ne sont jamais les morts « normales » qui restent coincées. Les grands-parents partis à un âge avancé, entourés, pleurés au bon moment, ceux-là ne pèsent pas. Ce sont trois autres catégories qui font des deuils bloqués.

Les bébés qui n'ont pas eu de nom

Fausses couches, enfants mort-nés, bébés partis à quelques jours, interruptions de grossesse. Pendant des décennies, on n'a rien dit à ces femmes. On leur a répété qu'elles en auraient d'autres, on a retiré le corps sans qu'elles le voient, on n'a inscrit ni prénom ni date. Ta grand-mère a peut-être eu six grossesses et quatre enfants, et personne dans la famille n'a jamais compté jusqu'à six.

Ces enfants-là laissent une place vide dans la fratrie. Et c'est très souvent l'enfant né juste après qui la ressent, sans savoir de quoi il s'agit : impression d'être en trop ou de ne pas être tout à fait à sa place, sentiment de devoir réparer quelque chose, difficulté à occuper pleinement sa vie.

Les morts dont on a eu honte

Suicide, alcool, prison, maladie qu'on ne nommait pas, mort violente, mort dans des circonstances jugées scandaleuses à l'époque. La famille a fait le choix, souvent pour se protéger, de ne pas transmettre. Le nom disparaît des conversations, la photo sort de l'album, on répond aux enfants qu'il est « parti loin ».

Le problème, c'est que les enfants sentent toujours qu'il manque une pièce. Ils ne savent pas quoi, mais ils savent qu'il y a quelque chose. Et ils remplissent le vide avec ce qu'ils ont : de la culpabilité, de l'angoisse, un sentiment diffus de faute familiale.

Les disparus sans corps

Guerre, exil, migration, personne partie un matin et jamais revenue. Sans corps, sans certitude, le deuil ne peut littéralement pas commencer : on ne pleure pas quelqu'un dont on ignore s'il est mort. La famille reste en attente, parfois pendant trois générations. Et cette attente se transmet sous forme d'hypervigilance, d'incapacité à se poser, de peur panique que les gens s'en aillent.

Pourquoi c'est tombé sur toi

La question que tout le monde me pose en séance : pourquoi moi et pas ma sœur ? Il n'y a pas de hasard total, il y a des places.

Ta place dans la fratrie. L'enfant né juste après une perte hérite très souvent de la mission de consoler, de remplacer, de rendre la mère vivante. C'est ce que la psychogénéalogie appelle l'enfant de remplacement.

Ta date. Anne Ancelin Schützenberger, fondatrice de la psychogénéalogie moderne, a documenté ce qu'elle nomme le syndrome d'anniversaire : la répétition d'événements aux mêmes dates ou aux mêmes âges d'une génération à l'autre. Tu es née le mois de la mort de quelqu'un, ou tu as l'âge exact qu'avait ta grand-mère quand elle a perdu son fils, et quelque chose se réveille.

Ta sensibilité. Dans chaque famille, il y a un enfant plus perméable que les autres. Celui qui sent les ambiances, qui devine les non-dits, qui pose les questions qui gênent. C'est presque toujours lui qui devient le porteur, et souvent aussi celui qu'on désigne comme compliqué, trop sensible, ou carrément comme le mouton noir.

Porter n'est pas une malédiction. C'est une place. Et une place, ça se quitte.

Nommer le mort : un rituel en 5 étapes

Ce qui débloque un deuil de famille, ce n'est presque jamais l'analyse. C'est le fait de nommer. Voici un premier geste que tu peux poser seule, sans avoir besoin de reconstituer tout ton arbre.

  1. Fais la liste des morts. Sur une feuille, écris tous les morts de ta famille sur trois générations : prénom, lien, année, cause si tu la connais. Prends le temps. Ce n'est pas un exercice de mémoire, c'est un repérage.
  2. Cherche les trous. Regarde ta liste et repère les vides : quelqu'un dont tu ignores l'année, une grossesse jamais évoquée, un prénom qui revient sans qu'on sache d'où il vient, un écart bizarre entre deux naissances. Les trous sont plus parlants que les informations.
  3. Pose une seule question. À la personne la plus âgée que tu peux atteindre, une question simple et fermée : « est-ce qu'il y a eu un bébé avant moi ? », « de quoi est mort ton frère ? ». Une seule. Les questions multiples referment les gens, les questions uniques les ouvrent parfois.
  4. Écris son nom. Sur un papier, écris le prénom du mort. S'il n'en avait pas, écris ce que tu sais : « l'enfant de ma grand-mère, mort en 1954, qui n'a pas eu de prénom ». Le fait d'écrire crée l'existence que la famille n'a pas donnée.
  5. Dis la phrase, puis pose le papier. À voix haute, seule : « Tu as existé. Ta mort appartient à ta famille, elle ne m'appartient pas. Je te laisse ta place et je reprends la mienne. » Ensuite, brûle le papier ou enterre-le. Puis observe ce qui bouge dans les trois semaines qui suivent : sommeil, rêves, ce que les gens de ta famille se mettent soudain à te raconter.

Il arrive que rien ne bouge tout de suite. Il arrive aussi qu'une tante t'appelle deux jours après pour te parler, sans raison, de quelque chose qu'elle n'avait jamais dit. Ce travail ne se commande pas, mais il se déclenche presque toujours par un geste, pas par une réflexion.

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Jessica, thérapeute en relation d'aide complémentaire, spécialisée en psychogénéalogie

Jessica

Thérapeute en relation d'aide complémentaire, spécialisée en psychogénéalogie et analyse transgénérationnelle

J'accompagne en visio les femmes, et les hommes aussi, qui portent une tristesse dont ils n'ont jamais trouvé l'origine. Rendre à sa lignée ce qui lui appartient allège souvent une charge qu'on croyait faire partie de soi. Si tu préfères discuter avant, on peut s'appeler. Mon parcours.